Géopolitique : rencontre historique à Pékin entre les présidents chinois Hu Jintao et turc Abdullah Gül

Élu par le Parlement le 28 août 2007, Abdullah Gül est le 11e président de la République turque
Mercredi 24 juin 2009, le président turc Abdullah Gül débute une visite officielle de 6 jours en Chine. Jeudi 25 juin à Pékin, Abdullah Gül et son homologue Hu Jintao se rencontrent longuement et initient un processus de coopération bilatérale dans de multiples domaines. Jusqu’à présent, ces deux nations souveraines qui avaient des divergences (géo)politiques, entretenaient de simples relations diplomatiques. Notons d’emblée que contrairement aux différents présidents américains Barack Obama et son prédécesseur G.W. Bush, Hu Jintao n’a absolument pas abordé la question controversée d’une future adhésion de la Turquie à l’Union Européenne (UE).
Turquie-Chine : coopération bilatérale élargie
Malgré la persistance de divergences (géo)politiques, ces deux nations souveraines ont amorcé un processus de coopération bilatérale dans des domaines très divers. Cinq domaines de coopération ont été définis lors de cette rencontre historique entre Abdullah Gül et Hu Jintao :
- Politique : la Chine et la Turquie ont décidé de développer conjointement leurs relations politiques. Par conséquent, les gouvernements turc de Recep Tayyip Erdogan et chinois de Wen Jiabao doivent impérativement renforcer leurs communications et coordination ainsi que leur soutien mutuel pour les importantes questions politiques d’intérêt commun. De son côté, Hu Jintao a exhorté les Parlements et partis politiques des 2 pays à poursuivre et intensifier leurs échanges à divers niveaux. Cette coopération politique renforcée vise à créer la compréhension et l’amitié entre ces deux nations aux régimes éloignés : autoritaire pour la Chine post-communiste et parlementaire pour la Turquie en voie de réislamisation. Enfin sur un plan plus diplomatique, la Turquie soutient « la politique d’une seule Chine » (région autonome du Tibet, province « rebelle » de Taïwan).
- Économie et Commerce : la Turquie et la Chine s’engagent à renforcer leur coopération bilatérale sur les plans économique et commercial. La Turquie manque de certaines infrastructures ce qui entrave son développement économique. Outre l’Amérique latine et l’Afrique, la Chine entretient d’excellentes relations diplomatiques, économiques et géopolitiques avec de nombreux pays du Moyen-Orient (Arabie Saoudite, Qatar pour le gaz, Koweït ..) et du golfe persique (Iran, membre observateur de l’OCS depuis 2005). De même, la Chine est un fidèle soutien politique et économique des Palestinens comme à Gaza.
- Justice, criminalité et terrorisme : la Turquie et la Chine ont décidé d’intensifier leur coopération bilatérale pour lutter contre « les crimes transfrontaliers » et les « trois forces du mal : terrorisme, séparatisme et extrémisme. Les trafics de drogue (héroïne en provenance de l’Afghanistan) augmentent en Turquie et en Chine où récemment des trafiquants ont été condamnés à la peine capitale. Néanmoins, la Turquie constitue toujours un axe stratégique pour l’héroïne acheminée ensuite vers l’Europe occidentale à travers les zones mafieuses des Balkans (Macédoine, Kosovo). Même si les causes sont différentes, le terrorisme islamiste frappe autant la Chine (Xinjiang) que la Turquie (nombreux attentats à Istambul et dans les zones touristiques). De même sur un plan intérieur, le séparatisme extrémiste kurde sévit dans le sud-est de la Turquie. De nombreux chrétiens autochtones en sont d’ailleurs les premières victimes. En Chine, le séparatisme extrémiste sévit au Tibet et au Xinjiang où il se confond avec une inquiétante résurgence islamiste. Avec le Xinjiang et ses populations ouïghoures turcophones, on aborde un important point de discorde entre la Turquie et la Chine. L’ancien dirigeant des indépendantistes ouïghours Aysa Beg s’était réfugié en Turquie après la proclamation de la République populaire de Chine le 1er octobre 1949 et le rattachement chinois du Xinjiang après l’abolition de la IIe République du Turkestan Oriental (12 novembre 1944-20 octobre 1949). Les premiers réfugiés ouïghours arrivèrent en Turquie au début des années 1960. Actuellement, la Turquie en abrite environ 10.000. Les premières associations ouïghoures furent fondées dès 1965. Sous couvert d’activités culturelles et linguistiques, ces « associations » poursuivaient en réalité des buts politiques et anti-chinois sur le sol turc. Néanmoins, la Turquie et la Chine désirent intensifier leur communication et coordination pour les questions géopolitiques au Moyen-Orient. Enfin, ces deux pays ont décidé de lutter conjointement contre la criminalité et la piraterie maritimes au large de la Somalie et dans le Golfe d’Aden. Depuis décembre 2008, des navires chinois patrouillent dans cette zone de non droit maritime afin de protéger leurs intérêts économiques et commerciaux avec l’Afrique (Kenya).
- Culture, santé, sciences : en dehors des aspects politique et économique, la Chine et la Turquie ont décidé d’intensifier leurs échanges et leur coopération bilatérale dans les domaines de la culture, de l’éducation, du tourisme, de la santé, des sciences et de la technologie.
- Mondialisme : le cinquième point plus fumeux et utopique, évoque une « coopération multilatérale pour promouvoir l’harmonie mondiale ». Il s’agit de déclarations vagues et convenues sur la paix mondiale, parfaitement conformes aux objectifs de l’ONU et des mondialistes apatrides.
À l’issue de ce dense entretien, les deux dirigeants chinois et turcs ont participé à la cérémonie de signature de 7 documents axés sur la coopération bilatérale dans de multiples domaines.

Le président chinois Hu Jintao et son épouse hors du cadre politique
Outre l’épineuse question des réfugiés ouïghours, la Turquie est un membre éminent de l’OTAN depuis le 18 février 1952. Lors des bombardements criminels de l’OTAN en Serbie au printemps 1999, l’ambassade de Chine à Belgrade fut touchée et en partie démolie. En dépit de vives manifestations de protestation dans de nombreuses villes chinoises, les autorités politiques avaient juste formulé une simple condamnation d’ordre diplomatique à l’égard des USA et de l’OTAN. Prédécesseur de Hu Jintao, le président d’alors Jiang Zemin (1993-2003) était un américanophile et ultralibéral convaincus. Néanmoins depuis 1999 et à fortiori depuis le départ du controversé Jiang Zemin, le ressentiment à l’égard de l’OTAN reste vivace parmi les différents cadres du Parti Communiste Chinois (PCC). Avec l’arrivée des patrouilles maritimes chinoises au large de la Somalie, l’ancien secrétaire général de l’OTAN Jaap de Hoop Scheffer avait tenté d’esquisser un rapprochement géopolitique avec la Chine. Contrairement à Jiang Zemin, Hu Jintao est un adversaire résolu du Nouvel Ordre Mondial à la sauce américaine et depuis son accès à la présidence (15 mars 2003), il tente de favoriser l’émergence d’un monde multipolaire respectueux des nations souveraines.
Les conceptions géopolitiques de Hu Jintao expliquent pourquoi la Chine ne s’immisce jamais dans les affaires intérieures des différents États de la planète. La coopération économique et commerciale sino-africaine repose entièrement sur la non ingérence dans la politique intérieure des nations africaines. Il en est de même pour l’Amérique latine, les Caraïbes, le Moyen-Orient comme pour la Papouasie Nouvelle-Guinée.
Ainsi lors de son dense entretien avec son homologue turc, Hu Jintao n’a jamais évoqué de près ou de loin la question très controversée de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Ce point est d’autant plus capital que lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères entre 2003 et 2007, l’américanophile et islamiste Abdullah Gül effectua de nombreuses « réformes démocratiques » en vue d’une rapide adhésion de la Turquie au sein de l’UE. Comme la Turquie constitue un enjeu géopolitique majeur pour les atlanto-sionistes, les présidents américains Bush et Obama et leurs secrétaires d’État respectifs (Condoleeza Rice et le slavophobe Joe Biden) insistèrent lourdement pour que l’Union Européenne (UE) intègre rapidement la Turquie (80 millions d’habitants à 99 % musulmans) en voie de réislamisation.

Ancien secrétaire d'État de Bush (2005-2009), la mondialiste Condoleeza Rice entretenait d'excellentes relations diplomatiques avec l'actuel président turc Abdullah Gül, alors ministre des Affaires étrangères (2003-2007)
Qui est Abdullah Gül ?
Si Hu Jintao, classé en mai 2008 par le Time comme la 6e personnalité la plus influente dans le monde, est relativement connu en France et en Europe, Abdullah Gül reste largement méconnu pour le grand public.
Né le 29 octobre 1950 à Kayseri dans la Cappadoce centrale, Abdullah Gül quitta cette région rurale et montagneuse pour effectuer des études de sciences économiques au sein de l’Université d’Istambul. En 1980, il épousa Hayrunisa Ozyurt et aura 3 enfants. Notons que son épouse porte ostensiblement le voile en public.
Après l’obtention de son doctorat en sciences économiques en 1983, Abdullah Gül travailla durant 8 ans (1983-1991) comme économiste au sein de la Banque islamique de Développement à Djeddah en Arabie-Saoudite. Ce choix de travail dans un pays islamique et intolérant envers les autres religions, n’est pas innocent. À l’époque, Abdullah Gül ne se sentait pas attiré par le mirage de l’Union européenne.
1991 marqua un tournant capital dans la vie d’Abdullah Gül : il devint à la fois professeur associé d’ économie internationale et député du Refah Partisi (parti du bien-être) pour le collège électoral de Kayseri. Le Refah était un parti ouvertement islamiste qui fut dissout en 1998. L’ambitieux Abdullah Gül progressa très rapidement au sein de la hiérarchie interne du Refah puisque dès 1993 il devint vice-président chargé des questions étrangères. Réélu député en 1995, il continua de siéger au sein de la commission parlementaire des Affaires étrangères.
Malgré son appartenance à un parti islamiste et opposé à la laïcité, Abdulla Gül sera même brièvement ministre d’État (1996-1997) et porte-parole du 54e gouvernement turc. Réélu député en 1999, il créa un nouveau parti crypto-islamiste Fazilet Partisi (Parti de la Vertu).
Après sa dissolution, en août 2001 Abdullah Gül fut l’un des membres fondateurs de l’AKP (Parti pour la Justice et le Développement) actuellement au pouvoir.
Triomphalement réélu député pour la quatrième fois le 3 novembre 2002, il sera choisi dès le 18 novembre comme le premier ministre de la Turquie. En effet, son parti islamiste AKP fut le grand vainqueur des élections législatives du 3 novembre 2002. Rappelons que le dirigeant de l’AKP Recep Tayyip Erdogan (ancien maire d’Istambul) était frappé d’inéligibilité après une déclaration politique ouvertement islamiste. Après l’arrivée au pouvoir de l’AKP, la situation politique fut bouleversée si bien que Erdogan put se présenter et se faire élire député lors d’une élection législative partielle. Le 11 mars 2003, Abdullah Gül démissionna de son poste de premier ministre en faveur de Recep Tayyip Erdogan qui occupe encore actuellement cette fonction.
Entre le 11 mars 2003 et le 28 août 2007, Abdullah Gül fut ministre des Affaires étrangères et vice-président du 59e gouvernement turc. Atlantiste et américanophile, Abdullah Gül était également séduit par le mirage européiste de Bruxelles. Durant ses fonctions de ministre, il joua un rôle capital dans la mise en place de « réformes démocratiques » destinées à accélérer le processus d’adhésion de la Turquie au sein de l’UE. Partenaire privilégié des eurocrates apatrides de Bruxelles, il joua également un rôle décisif lors des négociations sur la future réunification de l’île de Chypre.
Après le désistement de son Premier ministre Erdogan le 24 avril 2007, Abdullah Gül fut le candidat de l’AKP à la présidence de la République. Lors du premier tour au Parlement, Gül recueillit 357 voix sur les 367 nécessaires pour être élu dès le premier tour. Faute d’avoir recueilli les 2/3 des suffrages parlementaires, Gül dut affronter un deuxième tour le 6 mai 2007. Après son 2e échec provoqué par le boycott des députés de l’opposition, Gül décida de se retirer. De même entre les deux tours, les militaires très présents sur la scène politique turque avaient tenu une conférence de presse au cours de laquelle ils avaient dénoncé les dangers politiques des partis islamistes et réaffirmé leur attachement à la laïcité. Finalement, le 28 août 2008 lors d’un troisième tour parlementaire, Abdullah Gül recueillit 339 voix et devint par défaut le 11e président de la République turque.
Pendant 9 ans (1992-2001), Abdullah Gül fut membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Afin de le récompenser pour son européisme militant, il fut décoré en 2001 de la médaille pour le mérite du Conseil de l’Europe. Actuellement, il est un membre associé honoraire de son Assemblée parlementaire.
En tant que représentant d’un pays candidat à l’UE, Abdullah Gül figura en 2005 parmi les signataires de la défunte Constitution européenne concoctée par Valéry Giscard d’Estaing.
Enfin, ayant accepté l’invitation de son homologue arménien Serge Sargsian, le 6 septembre 2008 Abdullah Gül se rendit à Erevan pour assister à un match de football Turquie/Arménie dans le cadre de la Coupe du Monde de 2010. Il s’agissait alors de la première visite politique d’un dirigeant turc depuis la proclamation de l’indépendance de l’Arménie le 21 septembre 1991. Toujours condescendant et prêt à s’ingérer dans les affaires intérieures d’un pays, Sarkozy qui assurait alors la présidence française de l’UE, avait accueilli positivement ce « geste de rapprochement ».
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