A Fos-sur-Mer, la «poussière noire» et les cancers

De son jardin à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), près de Marseille, Sylvie Anane a vue sur d’énormes cuves de pétrole et s’interroge sur la responsabilité de la pollution dans ses maladies à répétition. A 54 ans, elle se décrit comme «un nid à cancers».

Une étude du Centre Norbert Elias à Marseille vient de révéler que les habitants de Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis-du-Rhône, deux villes séparées par une des plus importantes zones industrielles d’Europe, souffrent davantage d’asthme, de diabète ou de cancers que la population française en moyenne.

A Fos-sur-Mer où depuis cinquante ans, on côtoie aciéries, raffineries, usines de métallurgie, de plastique et produits chimiques, la pollution inquiète les riverains, ce qui a poussé la sociologue américaine Barbara Allen, de la Virginia Tech University, à enquêter.

L’étude indépendante qu’elle dirige, Fos-Epseal (financée sur des fonds confiés à l’Agence nationale de sécurité sanitaire par l’ITMO cancer), a permis d’interroger près de 2.000 habitants des deux villes sur leur état de santé. Ses conclusions sont accablantes.

Les femmes interrogées, à 14,5% ont ou ont eu un cancer, soit presque trois fois plus que la moyenne française. Les diabètes sont présents chez deux fois plus de personnes (11,6% contre 6% dans le reste de l’Hexagone).

63% de la population interrogée rapportent au moins une maladie chronique, contre 36,6% en France. Les affections respiratoires concernent près d’un adulte sur deux, et un enfant sur quatre.

Sylvie, qui vit à Fos depuis toujours, a connu sa première maladie coronarienne à 38 ans. Depuis, les pathologies s’enchaînent: «une tumeur à l’ovaire gauche, le diabète, puis un cancer de la thyroïde, et enfin le cancer du sein».

Cette employée municipale ne se sent pas seule. Elle désigne les quatre maisons qui entourent la sienne: «chez tous mes voisins, il y a au moins un membre de la famille qui a eu un problème de thyroïde». Son propre mari a dû subir une ablation, et son fils est «surveillé».

La quinquagénaire a fait réaliser des tests pour déterminer l’origine de ses cancers: la piste génétique est écartée. «Dire que ça vient des usines, c’est compliqué», dit-elle, «mais ce que je vois c’est que les papillons ont disparu de chez nous depuis longtemps, contrairement à la poussière noire que je balaie chaque jour sur la terrasse».

odeurs de chou pourri

Outre cette «poussière noire», les Fosséens évoquent des odeurs de «chou pourri», qui sont en fait des émanations de dioxyde de soufre, des «yeux qui pleurent et qui piquent».

Des impressions recueillies par l’équipe de Barbara Allen, qui assure que le fait d’avoir inclus les habitants dans la réalisation de l’enquête est une force: «Ils la comprennent et ils lui font confiance. Du coup, ils se sentent le pouvoir de se servir de l’enquête et de pousser au changement politique et social dans leur environnement, dans leur ville».

«Cette étude est extrêmement intéressante car les résultats semblent confirmer l’impression que nous avons en tant que médecins généralistes dans la région: beaucoup de cancers dans nos patientèles, de maladies chroniques, des asthmes, et beaucoup de maladies auto-immunes» (quand le système immunitaire combat ses propres cellules), estime Philippe Le Merer, médecin généraliste à Istres.

Du côté des autorités publiques, la prudence est de mise. L’Agence régionale de santé (ARS) a saisi l’Agence nationale de santé publique pour examiner les conclusions et la méthodologie de l’étude Fos-Epseal.

Dans une étude publiée en 2011 qui examinait le nombre d’hospitalisations dans la zone de l’Etang de Berre, l’ARS relevait «un excès d’hospitalisations pour des infarctus du myocarde chez les femmes» dans les communes les plus impactées par la pollution, mais aucune anormalité pour les pathologies respiratoires ou les cancers.

De leur côté, les industriels se veulent rassurants: «aujourd’hui on est beaucoup mieux placés dans tous les domaines en termes de pollution», assure Marc Bayard, membre du bureau du Groupement maritime et industriel de Fos (GMIF). Il attend à présent les conclusions d’une nouvelle étude de l’ARS fin 2017.

«Pour respecter les contraintes en termes de réglementation, les industriels ont investi massivement pour réduire leurs émissions polluantes», assure-t-il, rappelant que les mesures d’Air Paca pour la zone ne sont pas hors norme.

L’association Air Paca, agréée par l’Etat, décompte les particules en suspension PM10 et supérieures. L’Institut écocitoyen pour la connaissance des pollutions, né dans le golfe de Fos en 2010, relève quant à lui les particules dites ultra-fines, de taille environ 10 fois inférieure aux PM10.

pics «comparables aux tunnels autoroutiers»

«Les résultats sur trois ans montrent une spécificité territoriale: des pics intenses, comparables aux taux enregistrés dans les tunnels autoroutiers, composés de nanoparticules», explique Véronique Granier, chargée de communication de l’institut scientifique. C’est «particulièrement dangereux car les particules de taille très inférieure à PM10 peuvent atteindre les bronches et les alvéoles pulmonaires», assure-t-elle.

Le Dr Sylvia Pietri, directrice de recherche au CNRS et membre bénévole du conseil scientifique de l’Institut, mesure l’impact des particules sur des souris et des rats sains, exposés une heure par jour pendant six mois à des aérosols de particules ultra-fines de différentes composition et à très faibles doses. «J’ai observé le développement de symptômes caractéristiques du diabète de type 2 comme l’intolérance au glucose», a-t-elle conclu.

Pour de nombreux Fosséens comme Daniel Moutet, président de l’association de défense de protection du littoral du golfe de Fos, «il y a un effet cocktail, les gens respirent des saletés depuis des décennies».

Dans le local de son association, il montre des résultats de laboratoire alarmants: 7 produits alimentaires AOC de la zone contiennent des taux d’agents polluants supérieurs à la moyenne nationale, dont trois sont au-dessus des limites réglementaires européennes.

Pourtant l’association, dont fait partie Sylvie Anane, ne veut incriminer personne, même pas l’industrie «qui fait travailler 43.000 personnes». «On peut pas dire qu’on est mal, les usines font qu’on vit très bien. On ne paie pas de taxe d’habitation (…), on a des infrastructures au niveau du sport, on a un parcours santé extraordinaire, on vit très bien… Mais bon, on respire pas trop bien».

Antoine Delagrange

Antoine Delagrange

Passionné par le journalisme et tout ce qui touche au secteur immobilier, j'ai décidé de recentrer ma carrière sur le Web pour vous informer via ce média.
Antoine Delagrange

Les derniers articles par Antoine Delagrange (tout voir)

PARTAGER