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Pourquoi la dette grecque… et pas celle de la France ?

Bruno LemaireBillet d’humeur de Bruno Lemaire

Les rédactions de divers journaux s’enflamment périodiquement autour d’un secret de Polichinelle. Chacun sait, depuis 2 ou 3 ans, que la Grèce ne pourra jamais rembourser la totalité de sa dette. Certains fixent même la date de cet abandon annoncé, au moins pour une nouvelle moitié de cette date, à savoir 2015 : cette date en vaut bien une autre.

De fait, on a eu beau effacer en partie la dette publique grecque, dépenser des milliards pour la « sortir du trou », attendre que le pouvoir d’achat moyen des grecs soit amputé de près de 30 %, rien ni a fait. Même le FMI commence à le faire savoir, comme le rappelle Le Figaro : c’est tout dire (voir ici)

Alors, à quoi rime cette comédie. Faudra t-il attendre 3 ou 4 ans de gouvernance, ou de non-gouvernance Ayrault-Hollande, et les nombreuses souffrances occasionnées de ce fait aux plus fragiles de nos compatriotes, pour qu’on en tire des leçons analogues pour la France. Non, dans le système européiste et mondialiste actuel, les dettes publiques françaises ne pourront jamais être remboursées en totalité. Reste la grande question : qui va devoir payer ?

La seule façon de sortir de cette cure d’austérité, à la fois mortifère et sans lendemain – comment croire en effet que c’est en produisant moins que l’on peut rembourser plus – c’est d’appliquer les propositions de Marine Le Pen. Et cela tant dans le domaine monétaire – reprise en mains par la puissance publique de l’émission monétaire – que dans le domaine économique – protectionnisme raisonné avec la mise en place de véritables écluses, qui ne sont ni les passoires actuelles, ni les barrages comme ses opposants le prétendent.

Caricature ET Réalité, l’analyse superficielle est bonne, pas les méthodes à appliquer

Libres propos de Bruno Lemaire

Je pense n’étonner personne en disant que si nos “amis” anglais savent mettre le doigt là où cela fait mal, leur empressement à nous soigner n’est peut être pas complètement sincère, et que leurs solutions ne sont peut être pas si efficaces que cela.

Nous sommes nombreux à déplorer la financiarisation excessive de l’économie, et même si nous sommes un peu moins nombreux à suggérer que l’eurozone est sans doute l’une des causes majeures du déclin réel de la France, nous n’avons sans doute pas à recevoir des leçons d’économie industrielle de la “City”. Il est bien loin lui aussi le rôle essentiel que jouait l’économie anglaise dans l’économie mondiale. La City reste certes une place forte de la finance internationale,, mais est-ce suffisant pour nous dire comment il faudrait réindustrialiser la France.

Les véritables remèdes sont connus, m^me s’ils sont politiquement incorrects, puisqu’il s’agirait de rebâtir un mix efficace entre libéralisme et interventionnisme étatique. Redonner à a puissance publique sa pleine souveraineté en matière monétaire et budgétaire, ainsi qu’une forte influence, sinon une pleine maîtrise, sur des secteurs stratégiques comme l’Energie, les Transports, l’Aménagement du territoire, l’Education et la Santé. Mais reconstruire ainsi un “Etat stratège”, comme le souhaitent Nicolas Dupont Aignan et Marine Le Pen, n’est pas possible dans le cadre des traités européens. Imaginer un protectionnisme “intelligent”, utilisant des “écluses commerciales” pour réguler les différents flux, capitaux, biens, services et personnes – en respectant ainsi l’esprit de la Charte de la Havane – n’est pas non plus admissible dans l’état actuel des règles émises par l’OMC.

Alors, devrons nous attendre que la France soit devenu un “pays du Club Med” comme le suggèrent si aimablement un certain nombre d’experts, avant de réagir et de reprendre en mains notre propre destin ? La réponse est essentiellement politique. Mais pour cela il faut dépasser le (faux) sophisme : eurozone égal Union européenne égal Europe égal paix en Europe.

La véritable coopération entre nations ne dépend pas de l’existence, ou non, d’une monnaie unique, mais d’une volonté d’aller de l’avant, en regardant les réalités en face, et si possible ensemble.

Voilà ce qu’il faudrait dire à nos “amis” anglais, ainsi qu’à nos voisins européens, qu’ils soient du sud ou du nord.

Source

Le libre-échange dans la mondialisation actuelle : vers une catastrophe annoncée (3/3)

Bruno LemaireTribune libre de Bruno Lemaire, économiste, ancien professeur à HEC, ( partie 3 sur 3)

(Nous avons vu précédemment qu’évoquer protectionnisme ou libéralisme sans prendre en compte un double contexte, un contexte interne – celui du type d’activités concernées – un contexte externe – celui du solde commercial des pays ou des zones géographiques concernées – ne peut que conduire à des positions ‘déraisonnables’, car purement idéologiques. Il semble par ailleurs évident qu’aucun pays ne peut admettre un déséquilibre commercial permanent avec l’un de ses voisins, c’est vrai pour le pays excédentaire plus encore peut être que pour le pays débiteur. Tout déficit permanent doit, tôt ou tard, conduire à des mesures de ‘rééquilibrage’ très souvent drastiques, et toujours douloureuses)

Q. Au cours des siècles passés, une telle situation pouvait se ‘résoudre’ par une guerre …

Cela peut aussi se faire par un abandon des créances, ou un moratoire sur les dettes. Quand l’intérêt des entreprises était confondu avec l’intérêt du pays des dites entreprises, comme du temps des entreprises anglaises et de la Compagnie des Indes, c’était sans doute plus aisé d’avoir une position commune. Mais, de nos jours, ce que Volkswagen ou Siemens recherchent, c’est à être payé, c’est que leurs créances soient honorées. Quel que soit leur éventuel sens patriotique, leur objectif n’est pas que l’Allemagne prenne en guise de paiement une partie de l’Alsace Lorraine, de la Corse, ou encore de la Guadeloupe.

D’où les deux pistes possibles pour obtenir cet équilibre, qui était censé, dès la charte de la Havane, devoir être recherché par les deux parties, ici la France et l’Allemagne : une piste coopérative – qui concerne plutôt les entreprises elles-mêmes – et une piste législative.

Le libre-échange dans la mondialisation actuelle : vers une catastrophe annoncée (2/3)

Bruno LemaireTribune libre de Bruno Lemaire, économiste, ancien professeur à HEC, ( partie 2 sur 3)

(La première partie de cette tribune a montré l’importance – à la fois historique et concrète – de différencier qualitativement – et quantitativement – certaines activités, celles à « rendements croissants » – rencontrées essentiellement dans le secteur industriel et manufacturier, et celles à rendements décroissants, de type ‘malthusien’, correspondant le plus souvent au secteur ‘primaire’, agriculture ou matières premières. Ce qui implique que des mesures de protectionnisme ou de libre-échange ne peuvent être évaluées objectivement si l’on ne prend pas en compte cet élément fondamental.)

Q. Mais que répondriez-vous à ceux qui, même convaincus par vos arguments, vous rétorqueraient que tout cela, c’est du passé, et que dans un contexte de mondialisation, seul le libre-échange peut être proposé.

Il n’y a pas vraiment besoin de remonter très loin dans le passé pour montrer que ce double principe, protectionnisme pour les industries naissantes et libre-échange lorsque l’on est en position favorable, est encore d’actualité, même si personne n’en parle, suivant la bonne vieille rhétorique, ne faites pas ce que je dis, mais faites ce que je fais.

Le plan Marshall instauré en 1947, dont les effets positifs se sont fait sentir en Europe occidentale pendant les Trente glorieuses, et au Japon et en Corée plus longtemps encore, a eu pour objectif principal de réindustrialiser les pays limitrophes de l’URSS et de la Chine, pour tenter de bâtir un « cordon sanitaire » autour du « bloc communiste ». Après la chute du mur de Berlin – « la fin de l’histoire » d’après Fukushima – et la désagrégation partielle de l’ex-URSS, le cours normal des affaires a repris, et l’Europe n’apparaît donc plus comme un allié objectif des USA, mais plutôt comme un concurrent parfois gênant.

Le libre-échange dans la mondialisation actuelle : vers une catastrophe annoncée (1/3)

Bruno LemaireTribune libre de Bruno Lemaire, économiste, ancien professeur à HEC, (partie 1 sur 3)

Q. Ses adversaires politiques ont souvent reproché au projet économique de Marine Le Pen d’être archaïque, et d’aller contre le progrès, en particulier lorsqu’elle défend un « protectionnisme intelligent ». Qu’en pensez-vous ?

En fait, les deux principaux piliers de son projet économique sont issus de la même idée, simple à énoncer, plus difficile à mettre en place : une priorité « patriotique » reposant sur un double équilibre, équilibre des échanges extérieurs (flux de capitaux, flux de biens, flux de services, et flux de personnes), et équilibre entre l’État et le secteur privé.
Pendant la campagne présidentielle, on a plus souvent évoqué la question monétaire que celle du libre-échange, et nous avons cherché, sur la première question, à montrer le scandale constitué par le fait que c’était le « privé » qui imposait sa loi à l’ensemble de l’économie, par le biais d’une création monétaire incontrôlée, et ce depuis des décennies – en fait depuis 1913 aux Etats-Unis (avec la création de la « Federal Reserve » – cf. Les secrets de la Réserve fédérale, de Mullins).

Q. Ce qui a conduit à la situation actuelle : sacrifier l’industrie pour ‘sauver’ les banques ?

Effectivement. Et la lente agonie de l’Euro, ou plus exactement de la zone euro, n’en est qu’un des effets induits. Cette agonie peut d’ailleurs durer encore des mois, voire des années, tout dépendra de la volonté de la BCE de continuer à accorder des soins palliatifs à cette malheureuse monnaie unique, et peut être aussi du courage, de la lucidité ou de l’honnêteté de nos dirigeants.

Le cadeau de Noël de la BCE aux banques européennes … Mais qui va payer ?

Analyse de Bruno Lemaire, conseiller auprès de Marine Le Pen pour les questions économiques

523 banques européennes ont emprunté à la BCE 489 mrds€, sur 3 ans, à un taux d’intérêt de 1 % !

Voici les faits : il paraît que les ‘experts’ s’attendaient à une demande moindre : la lettre au père Noël ‘BCE’ de la part de ces pauvres banquiers s’est montré plus exigeante que prévu.

Trois choses sont à relever dans ce joli conte de Noël.

La BCE, qui se dit indépendante des Etats, et dont la charte affirme que son principal objectif est de lutter contre l’inflation, se livre ainsi à des manœuvres qui feraient accuser n’importe quelle banque centrale ‘nationale’ de faire marcher la planche à billets. 489 milliards, c’est quand même de l’ordre de 4,5 à 5 % de l’agrégat monétaire M3, et de l’ordre de 13 à 14 % de ce que l’on qualifie habituellement de masse monétaire, au sens strict (dépôts à vue plus billets): pour une émission d’une journée, c’est pas mal.

En second lieu, nul ne sait, officiellement du moins, à quoi va servir cette avance monétaire, ni à quelles contre-parties cette monnaie est adossée. Une création monétaire destinée à de grands travaux, ou à un désendettement progressif à des taux d’intérêt raisonnables, pourquoi pas ? Mais est-ce vraiment le cas ?
Quel est vraiment l’objectif sous-jacent ? Une tentative plus ou moins justifiée de recapitaliser certaines banques ? Et qui va réellement payer ?

Le dernier point est à la fois plus technique et plus politique. De nouvelles locutions ou « éléments de langage » envahissent périodiquement nos médias, officiellement pour mieux nous informer, de mauvais esprits suggèreraient que c’est pour mieux nous manipuler. Après les « subprimes » – dont peu de gens non spécialisés avaient entendu parler avant 2007-2008- après les CDS de 2010, après « le triple A « – ou le triple rien de 2011 – on nous parle maintenant de « quantitative easing » (« QE », c’est plus tendance …) . Serait-ce pour nous cacher que ce n’est qu’un autre terme pour tenter « de battre monnaie » sans contrôle, et en vue d’un seul objectif : permettre aux banques qui ont spéculé à tort et à travers et qui se retrouvent avec des ‘actifs’ ne valant plus grand chose de faire payer leurs erreurs à d’autres. Privatiser les gains, socialiser les pertes, voilà le mot d’ordre implicite, mais, celui-là, on s’efforce de le cacher.

Pourquoi tout cela me direz-vous ? L’explication m’en semble tragiquement simple. Plutôt que de redonner aux différents Etats de la zone euro une pleine souveraineté monétaire, ce qui leur permettrai d’utiliser une éventuelle création monétaire au rétablissement d’une véritable politique industrielle et sociale, la BCE, comme sans doute l’Organisation de Bruxelles et le FMI, préfèrent sans nul doute venir au secours du monde financier. Système financier contre économie réelle, Europe fédéraliste et financiarisée d’un côté, Europe des Nations de l’autre, voilà tout l’enjeu.

La sortie de l’euro : quand l’idéologie remplace l’argumentation

Tribune de Bruno Lemaire, professeur émérite à HEC, docteur ès sciences économiques

La ‘science économique’ n’est vraiment pas une science exacte. Ceux qui n’en seraient pas encore convaincus n’auraient qu’à lire le journal Les Echos du 13 décembre 2011, et l’article consacré à une éventuelle sortie de l’euro. Dans cet article, la journaliste – Lucie Robequain – dit s’appuyer sur un modèle économétrique – et ses jolis graphiques – pour ‘prouver’ que si la France sortait de l’euro, ce serait la catastrophe.

Où l’on fait dire à un modèle ce qu’on veut lui faire dire.
Ayant enseigné pendant plus de 30 ans la modélisation à HEC, j’ai toujours tenté de faire comprendre deux choses à mes étudiants. Tout d’abord que le modèle n’était pas la réalité, et que la « carte n’était pas le territoire ». Ensuite que les conditions d’application du dit modèle devraient être respectées. En d’autres termes, qu’il ne fallait pas demander à un modèle, construit pour répondre à certains objectifs (la carte du métro de Paris ne nous dit pas grand-chose sur les films qu’on joue dans cette ville), plus qu’il ne pouvait donner.
Le modèle, utilisé par l’Institut Montaigne – joli nom au demeurant – ne répond à aucune de ces deux conditions de bon sens. Il est pourtant dit que ce type de modèle ne devrait être utilisé que pour de petites fluctuations monétaires – ce qui ne serait pas le cas si le franc était prétendument dévalorisé de 20 % par rapport à sa valeur actuelle – et que son degré de validité (come on dit pour la météo) n’est que de 1 sur 5. Et, plus fort encore, si l’on peut dire, ce modèle – dont la cohérence externe est donc tout à fait discutable – ‘prédirait’ une baisse du PIB allant de 6 à 19 %. Bonjour la précision…

Bien entendu la rédactrice de l’article, qui pense sans doute avoir commis un brulot contre ceux, assez peu nombreux encore mais dont le nombre va grandissant, qui contestent que la sortie de l’euro serait une catastrophe pour la France, pour l’Europe, voire pour le monde entier, ne retient que l’estimation haute de la fourchette : 19 % de baisse pour le PIB, et un million d’emplois perdus.

Le double et triste jeu derrière les dettes souveraines

Tribune de Bruno Lemaire, professeur émérite à HEC, docteur ès sciences économiques

Souveraineté des états et dettes souveraines : pourquoi veut-on faire croire qu’on peut et qu’on va rembourser les dettes publiques ?

Les dettes publiques des 3 plus grandes puissances à la base du vénérable et historique marché commun varient entre 85 et 120 % de leur PIB. Si on ajoute aux dettes publiques les dettes privées, et si l’on se limite au cas de la France, on arrive, selon les estimations, à 3 ou 4 fois (300 ou 400 %) le PIB.

En supposant que l’encours des dettes publiques a une maturité moyenne de 6 ans (on empruntera à 10 ans en 20122 pour rembourser les emprunts faits en 2003), pour une maturité standard de 10 ans, et que l’encours des dettes privées (entreprises et ménages) une maturité moyenne de 10 ans (les prêts au logement ayant une durée pouvant atteindre 25 ans) on arrive ainsi, très grossièrement, à une nécessité de rembourser chaque année environ 40 % du PIB, 280 milliards (16 % du PIB) pour la dette publique, 400 milliards (24 %) pour les dettes privées.

D’autres calculs indépendants estiment entre 35 et 40 % la valeur des frais financiers intégrés aux prix de production des biens et services produits en France, ce qui est cohérent avec notre propre estimation.

Le défaut des débiteurs, public ou privé, est donc inscrit dans les faits.

Laisser croire que l’on peut rembourser, que l’on va rembourser, c’est dire que l’on peut et que l’on va amputer la richesse réelle des français de 40 % pour rembourser les créanciers, que ces derniers soient des nationaux ou des étrangers.

Nul besoin d’être un grand expert, auto-proclamé ou non, pour dire que c’est impossible : le simple bon sens nous le dit. Par ailleurs, même si on le pouvait ‘physiquement’ – en travaillant donc à 40 % pour les seuls créanciers – ce serait impossible du seul point de vue monétaire. De fait, étant donné que la monnaie que l’on utilise en France est l’euro, et que l’euro a été créé en contrepartie de ces dettes, le remboursement annuel, très éventuel des 680 milliards dus en 2012 contribuerait à diminuer la masse monétaire d’une quantité égale (supérieure à toutes les liquidités disponibles, telles qu’elles sont recensées dans l’agrégat monétaire M1). Rappelons que l’agrégat monétaire M3, qui recense la monnaie, mais aussi l’épargne liquide et semi-liquide est de l’ordre de 1750 milliards d’euros.

Les créanciers se payent sur … les intérêts.

Monnaie unique, monnaie commune, monnaie nationale : de quoi parle t-on ?

Tribune de Bruno Lemaire, professeur émérite à HEC, docteur ès sciences économiques

Q. Pourquoi tous ces nouveaux mots ? Que veut-on dire par là ?

En soi, toute monnaie qui est utilisée dans une zone géographique donnée, et qui est validée comme moyen de paiement exclusif, est une monnaie ‘unique’. Le dollar, aux USA, est une monnaie unique, le franc suisse, en … Suisse, est une monnaie unique. L’euro est, pour le moment, une monnaie unique dans la zone euro.

Q. Pourquoi parle t-on alors d’une monnaie qui ne serait pas unique ?

Tout simplement parce que l’euro est une création artificielle, que les ‘prescripteurs’ ont voulu imposer à des pays qui n’étaient pas prêts, ni économiquement, ni socialement, ni politiquement, à la recevoir.

C’est un peu comme si les USA avaient voulu imposer – c’est d’ailleurs ce qu’ils ont tenté de faire – imposer donc le dollar à l’ensemble du continent nord-américain, voire à l’ensemble des deux Amériques, et, encore plus loin, à l’ensemble du monde.

Q. Et quand est-il d’une monnaie commune ?

Il y a plusieurs définitions ou conceptions possibles d’une « monnaie commune ». Mais ce qui est important à savoir, c’est que la première propriété d’une monnaie commune, c’est que … ce n’est pas une monnaie, au sens où elle ne peut être utilisée directement pour des paiements. Une « monnaie commune »- qui n’est donc pas une monnaie- est une unité de compte, qui va permettre de comparer entre eux diverses monnaies nationales. C’était le cas anciennement pour l’ECU (European Currency Unit), qui permettait de comparer entre elles les valeurs du franc1998, de la peseta1998, du mark1998, etc.

Q. Si je comprends bien, une monnaie commune européenne permettrait de relier entre elles différentes monnaies nationales européennes, afin de permettre plus facilement des échanges internationaux dans la zone concernée.

C’est tout à fait cela. L’étendue de cette zone, et donc de la validité géographique de cette nouvelle zone monétaire, dépendra évidemment du nombre et de la superficie des pays qui voudront, ou devront, sortir de la zone euro actuelle, zone artificielle pour laquelle on a voulu forcer le passage d’une « unité de compte » – l’Ecu ancien – à une monnaie (unique) l’euro2002.

Faut-il faire payer les pauvres ? … pour sauver nos créanciers …

Libres propos de Bruno Lemaire, professeur Emérite HEC, conseiller économique auprès de Marine Le Pen.

Faisons payer les pauvres …Tel semble être le slogan dominant de nos jours !

Q. Que voulez vous dire ?

Je veux m’élever ici contre cette pensée sinon unique, du moins dominante, consistant à soutenir que la priorité des priorités est de payer nos dettes, quitte à diminuer pour cela notre production de richesses réelles, le signe – qui bénéficie essentiellement aux riches – étant ainsi préféré à la chose – la production et la consommation de biens et services réels – au détriment de la majorité de nos compatriotes, en particulier des plus pauvres d’entre eux.

Q. On dit pourtant « qui paye ses dettes s’enrichit » ?

Tout dépend de la légitimité de ces dettes, question sur laquelle personne, ou presque, ne semble s’interroger. De plus, il y a temps pour tout, et si le remboursement de ces dettes, de cet argent – emprunté raisonnablement ou non – exige une diminution de la richesse réelle, on peut aussi se demander si un moratoire, partiel ou total, ne s’impose pas.

Quand est-ce que l’on osera dire à nos concitoyens que la priorité n’est pas d’emprunter encore et encore pour rembourser nos dettes, mais de permettre, bien au contraire, à nos entreprises de produire, à nos compatriotes de consommer, à nos administrations de fonctionner.

Nos gouvernants actuels, ou ceux qui s’imaginent déjà à leur place, nous demandent d’accepter une croissance nulle, voire négative, pour que nos financiers et nos banquiers, qui se ‘goinfrent’ depuis 35 ans, ne soient pas soumis à contribution, pour une fois, quand la situation apparaît complètement dégradée.

Planche à billets : intox, fantasme ou réalité ?

Interview de Bruno Lemaire, Professeur Emérite HEC, conseiller économique auprès de Marine Le Pen.

Q. On dit que le programme économique de Marine Le Pen consiste essentiellement à faire fonctionner la planche à billets. Est-ce vrai ?

C’est en tout cas un ‘slogan’ – un « élément de langage » – qui revient comme une ritournelle à partir des bancs de l’UMP et du PS, voire du MEDEF.

Q. Mais est-ce vrai ?

Actuellement, 93 % de l’argent utilisé dans nos différents achats de biens ou de services, ou pour payer nos différentes contributions sociales et taxes, est de l’argent scriptural, sans aucun support papier.

Q. Ce qui veut dire ?

Cela signifie que l’essentiel de cet argent ne provient pas de la « planche à billets », mais a été émis par les banques commerciales, BNP, Crédit Agricole ou autre.

Q. Mais pourquoi parle t-on encore de planche à billets ?

Nos billets, de 5 euros à 500 euros, sont effectivement fabriqués par les banques centrales, mais ne représentent, nous l’avons vu, qu’une partie minime de l’argent réellement utilisé. Au lieu de parler des euros ou des billets « banque centrale », on ferait donc mieux, en priorité, de parler d’euros BNP, d’euros Société Générale, d’euros DeutscheBank ou d’euros Banesto.

Q. Et quel lien y a-t-il entre les euros ‘bancaires’ et les euros ‘billets’ ?

Au lieu de respecter un équilibre entre les euros ‘bancaires’ et les euros émis par les autorités bancaires nationales ou européennes, on a vu au cours du temps un pouvoir de plus en plus grand obtenu et exercé par les banques commerciales européennes. Au lieu d’avoir une politique monétaire centrale qui s’impose à tous, la réelle puissance monétaire, celle de « battre monnaie » est passée peu à peu – en France depuis 1973 – entre les mains des banques privées nationales ou européennes, dérive qui s’est d’ailleurs accompagnée d’un pouvoir lui aussi de plus en plus important des marchés financiers.

Bruno Lemaire : « La faillite du système bancaire et monétaire européen et ses conséquences économiques pour la France … »

Interview du professeur Bruno Lemaire, docteur en mathématiques, docteur ès Sciences économiques et diplômé d’Harvard. Professeur émérite de Management à HEC, après en avoir été doyen associé, il a été le responsable Recherche et Développement d’IBM-Conseil.

Q. Bonjour Professeur, pouvez vous, en quelques mots nous parler de la faillite de plus en plus apparente du système bancaire et monétaire européen ? Ainsi, bien sûr, que ses conséquences pour la France…

Bien volontiers, mais, si vous me le permettez, j’évoquerais aussi les quelques rares pistes de sortie de crise.

Q. Je suppose que ces pistes ne sont pas évoquées par la pensée dominante ?

Bien entendu. Mais revenons à la crise elle-même du système.

Q. Je pensais pourtant que la Banque Centrale Européenne, la BCE, ne parlait que de difficultés passagères …

Il est vrai que, face à la faillite annoncée du système, Jean-Claude Trichet, le directeur de la BCE, tout à la glorification de la zone Euro, ne sait que réclamer encore plus d’Europe.

Q. Et ce n’est pas LA solution ?

Sûrement pas. J’ai envie de dire : de qui se moque t-on ?

Le système actuel est issu de la main mise de plus en plus importante – et insidieuse – des banques sur le fonctionnement même de l’économie, économie planétaire, économie européenne, et économie française.

Q. Que voulez-vous dire par main mise insidieuse ?