Tolkien nous inspire

Libres propos de Nicolas Reynès

Si on aborde l’œuvre de Tolkien, on est pris d’un vertige devant l’ampleur du légendaire qu’il nous a laissé. Rares sont les auteurs dans l’histoire des hommes, à plus forte raison à l’époque moderne, qui se sont montrés capables de produire une œuvre littéraire d’une telle intensité qu’elle en a bouleversé profondément ses contemporains et leurs descendants. Mais John Ronald Reuel Tolkien est digne de figurer parmi ces illustres conteurs qui ont élevé l’art du récit sur ses sommets les plus hauts. De son imagination allait jaillir, excusez du peu, l’histoire d’un monde, depuis sa création, à travers une mythologie s’étalant sur plusieurs millénaires. Ses qualités de philologue allaient lui permettre de construire – rien que ça – des langues complètes comme le quenyan, le sindarin ou le telerin.

Qu’il s’agisse d’un personnage, d’un lieu ou d’un événement, toucher au moindre élément de la fiction, alors qu’on ne pensait qu’entrouvrir une porte, voilà qu’un couloir s’étend à l’infini pour nous proposer des chemins vers les autres noms en rapport. Cet infini des chemins que le lecteur amateur ou exégète emprunte en tout sens, révèle à quel point entrer dans le légendaire tolkiennien n’est pas chose difficile, car c’est vouloir s’en extraire qui s’avère être une épreuve. Essayez donc de toucher à un personnage de l’œuvre et l’on plonge immédiatement dans une spirale d’autres éléments du récit qui lui sont intimement liés, au point de se convaincre que sans doute, Tolkien n’a rien laissé au hasard. Dans ses descriptions de la Terre du Milieu, Tolkien n’est jamais avare de détails, peut-être parce qu’après tout, il voyait, mieux que quiconque, ce monde extraordinaire qui a enchanté des générations de lecteurs. Le foisonnement de détails se vérifie à chaque page, d’une œuvre qui en compte des milliers, au travers desquelles tombent en cascade un millier d’histoires parallèles. Il a produit, le temps d’une vie humaine, un mythologie s’étalant sur plusieurs millénaires. Il a tracé la carte du continent fictif le plus célèbre au monde, la Terre du Milieu, dont l’évocation inspire, chez ceux qui l’ont exploré, la tornade de l’imagination au pouvoir. Une imagination inépuisable, une source d’inspiration jamais tarie, qui rend impossible toute tentative d’exhaustivité et qui invite plutôt à plonger dans ses eaux pures.

Il y a en Eä l’absolu de l’Univers, volonté d’Eru Ilúvatar, Dieu, où sans doute l’Ainulindalë, ce chant merveilleux, est l’autre nom du logos, et en Arda une vision mythique de notre Terre, des milliers d’années avant que n’advienne notre propre histoire du monde où s’est perdue celle de ces temps reculés. Il y a beaucoup à aimer dans cette poésie qui chante la beauté, l’harmonie d’un monde où la Nature s’impose et où les sociétés doivent s’y faire discrètes. Combien sont-ils beaux, ces paysages et ces héros de la Terre du Milieu ! Ils entretiennent, sous la plume magnifique du maître, la grandeur de l’esprit européen. La qualité de l’écriture dont il faut rendre grâce à son auteur vient s’ajouter à l’érudition héritée d’une riche tradition littéraire nourrie au sein de l’Europe.

J’admire ces beaux et courageux hommes libres de l’Ouest, qui font face à l’Isengard et au Mordor, sociétés technologiques et industrielles avant la lettre. On est frappé de remarquer comment ces royaumes maléfiques ressemblent aux sociétés industrielles, qui transforment la nature pour la mettre à leur service, sans la respecter, utilisent des artifices techniques qui dévitalisent leur sol, pour l’hégémonie, le contrôle global, l’Empire universel… En opposition à ces laides constructions se dressent des peuples fiers et enracinés, se battant avec courage pour leur terre, leur famille et leur honneur. Ils sont inspirés de ce noble esprit venu du Nord, contribution suprême à l’Europe selon les propres termes de l’auteur. Et que penser des Ents, bergers de la forêt, qui pleurent leurs femmes disparues ? Et quelle est la nature du si mystérieux Tom Bombadi, dont la si jolie épouse Baie d’Or chante magnifiquement dans les bois ? Et puis les elfes immortels, race gracieuse descendue du ciel, les nains ingénieux sous les montagnes dans leurs demeures de pierres, les curieux Hobbits dans leur paisible Comté… Nous n’aurons pas assez de l’étendue d’une vie pour explorer toutes les facettes de cet univers si dense.

Joyau de la littérature européenne, le légendaire tolkiennien pare de ses plus belles fresques le panthéon de la culture occidentale, offrant au monde un trésor d’intelligence et de beauté. Il est déjà et demeurera, à l’image d’Homère, une source d’inspiration inépuisable pour les générations futures, pourvu que survive l’esprit européen, enraciné, vivifié dans ses traditions et sûr de lui-même.

 

7 réponses à Tolkien nous inspire

  1. Gone69 dit :

    Bravo et bien vu pour ce parallèle entre l’oeuvre et notre réalité… Je me suis fait la même réflexion il y a quelques mois. Quand on pense que Tolkien a commencé à écrire dans les tranchées de la grande guerre, on ne peut que comprendre d’où lui est venue son inspiration. Et même aujourd’hui encore, en effet, le drame qui ebranle le troisième âge de la Terre du milieu trouve d’etranges échos dans le monde actuel… Tolkien, un visionnaire !

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  2. MaTerre dit :

    Rien à ajouter, j’ai souvent fait moi-même le parallèle dans ces mêmes commentaires : il nous faut nous aussi lutter contre le pouvoir maléfique de l’anneau d’or qui gouverne nos gouvernants et enchaîne les peuples ( »un anneau pour les gouverner tous et dans les ténèbres les lier »), abattre le pouvoir obscur de Sauron et dénoncer la trahison de l’Isengaard. Nous tous, hommes de bonne volonté, de toutes origines, devons nous allier pour (re)gagner notre liberté contre les forces destructrices qui veulent nous soumettre.

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  3. pH dit :

    Le fan de Tolkien que je suis vous salue.

    Le dépit de l’auteur face à la laideur technologique transparaît également lors du retour des Hobbits dans la Comté saccagée par Saroumane. Et dans ses interviewes aussi !

    Pour les anglophones : http://discoveringurbanism.blogspot.com/2010/02/why-tolkien-sold-his-car.html

    « Pourquoi Tolkien vendit sa voiture »

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  4. Earl dit :

    Excellent hommage à ce génie qui a conquis tant de générations sans jamais vieillir.
    Encore bravo.

    FN63

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  5. Oriane Borja dit :

    L’écho de Tolkien est si perceptible, son oeuvre est fruit d’une mythologie qui recèle tant de vérités, la sensibilité exacerbé d’un coeur pur offre ses trésors à qui sait s’en saisir, ceux qui en profitent sont ceux qui le méritent.

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  6. nono dit :

    le mordor => la mondialisation dictatoriale actuelle.
    les elfes, nains etc… => les peuples variés qui perdent leur identité et culture actuellement.

    on est en plein dedans …

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