La Grande Albanie, un objectif géostratégique pour les Américains

greater_albaniaAvec la chute du communisme étatique en Europe centrale et balkanique à l’extrême fin des années 1980 et au tout début des années 90, les revendications territoriales, voire irrédentistes, des peuples se sont à nouveau faites jour. Mais ce sont surtout les puissances occidentales en général, et les Américains en particulier, qui, pour des raisons géostratégiques qui leur sont propres, entendent choisir qui des peuples de ces régions de notre continent, aura droit à la modification de ses frontières aux dépends d’autres peuples, aura droit de s’étendre territorialement et de faire pleinement partie de cette nouvelle « Europe » atlantiste que nombre d’influents think tanks d’outre-atlantique appèlent de leurs vœux. Tel est aujourd’hui le destin de l’irrédentisme pan-albanais, passé au service des intérêts de l’impérialisme nord-américain, quelques décennies seulement après avoir servi les prétentions de l’Empire ottoman, puis celles de l’Italie fasciste, de l’Allemagne hitlérienne, et enfin de l’Albanie crypto-communiste d’Enver Hoxha.

Du cœur des années 1990 et jusqu’à maintenant, les Serbes, injustement accusés de tous les maux par un Occident sûr de lui et dominateur, n’ont pas eu droit à la réunification des leurs en un seul état. Pas plus que les Croates à qui ont a refusé de se rassembler avec leurs compatriotes de Bosnie et d’Herzégovine (alors que des accords entre Zagreb et Belgrade auraient pu voir le jour en ce sens au milieu des années 1990, si Washington et Berlin ne s’en étaient pas mêlés) ; même scénario pour les Roumains, les Bulgares, sans oublier les Magyarophones, disséminés sur l’ensemble des états frontaliers à l’actuelle Hongrie juste après la Grande Guerre et au hasard du démantèlement de l’Autriche-Hongrie, et dont les revendications patriotiques et territoriales sont aujourd’hui instrumentalisées au seul bénéfice d’appétits euro-mondialistes qui vont jusqu’à utiliser des groupuscules d’extrémistes provocateurs afin d’envenimer la situation, pour arriver tôt ou tard à imposer encore un peu plus le morcellement de la Serbie, de la Roumanie, ou encore de la Slovaquie.

Il n’en n’est pas de même pour les Albanais. Alliés inconditionnels de la mainmise atlantiste sur les Balkans occidentaux, les Albanais sont en passe de voir se réaliser un vieux rêve irrédentiste : celui forgé à la fin du XIXe siècle, en 1878 à Prizren, lors d’un rassemblement alors plus pan-islamique que pan-albanais de puissants chefs religieux et familiaux, partiellement mis en œuvre dans le sang au cœur de la Seconde Guerre mondiale lors des occupations italiennes puis allemandes, puis repris opportunément dans les revendications d’Enver Hoxha afin de nourrir son opposition avec Tito.

Aujourd’hui, nombre de puissances occidentales, agissant dans le sens des intérêts géostratégiques de contrôle des énergies fossiles en provenance de la Caspienne qui transitent par les corridors de l’Europe du Sud-Est mis en place à la faveur de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, entendent satisfaire ces aspirations dangereuses, voire criminelles. Camp Bondsteel, la plus importante base logistique opérationnelle implantée en Europe dans un territoire n’appartenant pas officiellement à l’Alliance atlantique, est garante au Kosovo-Métochie de la sécurisation de ces corridors énergétiques et de la mainmise américaine sur la région.

Un Anschlu? permettant à l’Albanie post-communiste de happer le Kosovo, mais aussi dans la foulée un tiers du territoire macédonien, près d’un quart du territoire monténégrin, le Sud de la République de Serbie (Vallée de Presevo, Medveda, Bujanovac), sans doute une partie du Sandjak de Novi Pazar et pourquoi pas l’Epire grecque (la Chameria albanaise) est aujourd’hui sérieusement envisageable à l’orée des années 2010. Plan conçu au cœur de la décennie 1990, inspiré des lointaines prétentions à la fois autrichiennes et ottomanes à la veille des guerres balkaniques de 1912-1913, ce concept d’une grande Albanie ethniquement réunifiée, et très vraisemblablement épurée de tous ses éléments considérés comme « indésirables » (le Kosovo est un parfait laboratoire en ce sens), est bien aujourd’hui à l’ordre du jour politique et diplomatique du Sud-Est européen.

Alors que l’Albanie vient de rejoindre l’OTAN, lors du sommet de Strasbourg, la priorité politique de Tirana reste donnée à la poursuite de l’intégration euro-atlantiste. Et cette « intégration » passerait forcément par la mise en place d’une Grande Albanie, si l’on en croît nombre de politiciens qui assurent être appuyés par la diplomatie américaine de Joseph Biden, cette dernière ne rechignant pas à évoquer des possibilités d’annexions de territoires en faveur de leurs précieux alliés albanais.

A cet effet, l’autoroute de « l’unité nationale » (sic) vient d’être inaugurée en grande pompe le 25 juin. Cette artère stratégique relie désormais la capitale albanaise, Tirana, à la province serbe du Kosovo, à travers les hautes montagnes de l’Albanie du Nord, les fameuses Montagnes maudites. Grand ami des Etats-Unis, le Premier ministre albanais, Sali Berisha, avait déclaré le 31 mai dernier, lors de l’achèvement du tunnel de Kalimash, pièce maîtresse de cette autoroute : « la nation albanaise est enfin réunifiée et que plus rien ne viendra la séparer » ! Pour Berisha, le renforcement des liens avec le Kosovo, perçu comme le « second État albanais », est un devoir quasi national et aussi un moyen pour lui de lui obtenir nombre d’aides financières et de crédits faramineux afin de tenter de relever une économie albanaise exsangue et minée par la corruption à tous les niveaux.

Cette artère Est-Ouest réduira le temps de parcours entre Pristina et Tirana à trois ou quatre heures, quand l’autoroute sera totalement achevée. Avec un coût total des travaux, menés par l’entreprise américaine Bechtel, dépassant le milliard d’euros, le budget de l’État albanais ne pourra certainement pas assumer une telle charge. Ce sera donc à l’Union européenne et sans doute aux Américains de financer la partie en territoire kosovar qui reste à construire.

Sali Berisha, qui a offert à l’OTAN l’accès à tous les ports d’Albanie, espère que la réunification des deux territoires, l’albanais et le kosovar, renforcera l’intérêt stratégique de son pays. Ce nouveau corridor permettra de relier aisément la base américaine de Camp Bondsteel à la côte adriatique. Ce sera aussi, dans un second temps, un corridor hautement stratégique s’intégrant à la fameuse « route des Balkans » très empruntée par les narcotrafiquants turcs et albanais à destination des pays d’Europe occidentale. Ce super état pan-albanais sera forcément fondé sur des bases aussi inquiétantes que le crime, la prédation, les trafics en tous genres, la corruption, le racisme et l’agressivité permanente vis-à-vis des voisins.

Cette annexion se fera à l’évidence pour le plus grand bénéfice des puissants clans familiaux ghegs, intimement liés à ce que l’on désigne communément comme la « mafia albanaise », la structure criminogène de loin la plus puissante d’Europe, et dont Sali Berisha est un proche depuis longtemps.

Cœur de tous les trafics en Europe du Sud-Est, zone grise des Balkans occidentaux, laboratoire de l’interventionnisme belliciste faussement « humanitaire » à la Kouchner, la province serbe martyre est devenue en 10 ans d’occupation le cœur de cette structure supranationale polycriminelle : un authentique abcès suppurant dans le flanc de notre continent qui peut se vanter d’avoir des ramifications informelles dans l’ensemble des pays de l’Union européenne.

Alors que la justice serbe ne cesse d’accumuler des preuves accablantes contre la plupart des chefs terroristes de l’ancienne UCK pour crimes et trafics divers (y compris des trafics d’enfants et d’organes humains), au Kosovo-Métochie on multiplie les exercices de contrôle de la foule, essentiellement dirigés contre les minorités ethniques bien sûr, on persiste à vouloir avantager en toutes circonstances la majorité albanophone, on encadre l’albanisation forcée, on ferme les yeux sur les différentes purifications ethniques des extrémistes pan-albanais qui n’ont jamais cessé et on feint de ne pas voir les innombrables ONG wahhabites qui pullulent sur le territoire de la province historique serbe.

Tout cela bien évidemment avec l’encouragement des Etats-Unis et la bénédiction de l’ONU et de l’Union européenne. Et trop rares sont les très lucides Cassandres qui affirment aujourd’hui qu’une telle situation ne peut qu’exploser un jour ou l’autre et avoir des conséquences incalculables pour la paix civile en Europe.